Qui trop embrasse, mal étreint : cette Coupe du monde précipite encore davantage le football dans l'abîme
Savez-vous comment se fait le foie gras ? Vous prenez un canard ou une oie, vous lui entrez un tube de 20 à 30 centimètres dans le gosier et vous le gavez de maïs jusqu'au point où son foie devient malade. Cette Coupe du monde à 48 ressemble à ça. Trop de matches, trop de groupes, trop de décorum, trop de pauses hydratation, trop de pages de pub, trop d'arrêts de jeu. Trop, trop, trop, trop. Le résultat de ce gavage est l'agueusie. En d'autres termes : la perte de goût.
Les passionnés de football veulent de l'umami : la FIFA répond avec un buffet all-you-can-eat indigeste, filmé à la truelle avec force gros plans sur les joueurs, sur les supporters, sur les décolletés et les enfants qui pleurent, y compris quand le ballon est en jeu. 48 équipes... et pourquoi pas 64 ou non, mieux 128 avec 16 groupes de 8 équipes sans aucun éliminé et des 64es de finale en format aller-retour puisque tout le monde veut en croquer, puisque l'hyperbole favorise les réélections, puisqu'on est prêt à tout, même à appauvrir le spectacle, pour contenter la boulimie, à en faire passer Mister Creosote pour un ascète ?
Des torrents de crème pour cacher un dessert industriel. Ça commence dès l'entrée des joueurs sur la pelouse, avec 52 joueurs, 4 arbitres, les enfants accompagnants, les bénévoles qui tendent des drapeaux gigantesques. Ça doit faire 150 personnes au bas mot pour survendre des chocs qui n'en sont pas, pour transformer fallacieusement l'ordinaire en un moment d'exception, au point de rendre l'exceptionnel banal. Le tout avec une musique faite d'onomatopées, dont on change simplement le titre avant de vous l'enfourner dans les oreilles.
Après les hymnes : pub. À la mi-temps de la mi-temps : pub. À la mi-temps : pub, pub, pub. À se demander ce que vient faire ce football au milieu de cette déferlante de réclames.
Dans les tribunes, Gianni Infantino trône en majesté, avec son bilan carbone exponentiel et sa scoliose aiguë provoquée par les courbettes faites à Donald Trump dont l'administration refuse un arbitre somalien uniquement pour sa nationalité, interroge pendant des heures le capitaine irakien, impose à l'équipe irannienne des conditions léonines pour rester sur le territoire américain le moins de temps possible.
À côté de lui, des légendes du football qui assistent, béates et obséquieuses, à la destruction du sport qui a fait leur gloire. Et au stade comme devant les écrans : nous, guère plus malins, poussés à regarder, regarder, regarder encore et encore, tel Alex DeLarge dans Orange Mécanique, à la seule différence que nous nous appareillerons nous-mêmes pour avoir les yeux bien ouverts, prêts à recevoir une orgie de buts, de ralentis criards, de célébrations, de hurlements de la foule, de polémiques, à acheter des tickets d'entrée et du merchandising hors de prix. Du football jusqu'à la lie, sans pause ni pour les joueurs ni pour les fans. Le manège ne doit jamais s'arrêter de tourner, sans répit pour personne. Et comme personne n'est capable d'appuyer sur le frein... Le football disparaît, le plaisir s'épuise, mais puisqu'il y en a toujours plus, pourquoi sortir la tête de la gamelle ?
104 matches pour une étoile, une compétition qui ne donne jamais l'impression de commencer même deux semaines après le coup d'envoi. Impossible de déguster, vous êtes priés de consommer avec l'oeil sur la montre. La Coupe du monde est un restaurant gastronomique qui, d'édition en édition, ressemble toujours plus à un fast food. Trop gras, trop sucré, trop salé mais la marge est tellement bonne. Quand le gavage est efficace, l'animal devient dépendant. Ce qu'il ignore, c'est que ça le mène à l'abattoir. Or l'être humain a beau être doué de conscience, même devant l'échafaud, il réclame encore, jamais rassasié, à son bourreau. Il pourrait se rebeller, s'indigner, refuser de contribuer à cette folie mais il y a les probabilités des meilleurs troisièmes à calculer, alors on verra ça un autre jour.