Ce que le football doit à l'Écosse (2/2) : L'invention du faux 9

Ce que le football doit à l'Écosse (2/2) : L'invention du faux 9

Les Écossais sont de grands voyageurs et lorsqu'ils émigrent, ils emportent avec eux un morceau de leur terre natale. Quand John Harley débarque en Uruguay, il apporte des principes footballistiques qui ont déjà fait leurs preuves en Grande-Bretagne. Son influence est encore perceptible aujourd'hui, plus d'un siècle après : c'est lui qui a véritablement inventé le rôle de faux 9.

À cette époque, les équipes britanniques organisent régulièrement des tournées en Amérique du Sud, sans oublier que de nombreux Européens, qu'ils soient insulaires ou continentaux, traversent l'océan pour travailler. Dans ce contexte, un licencié en lettres et un professeur de littérature vont introduire le football. Alexander Watson Hutton le fera en Argentine en 1882 tandis que William Leslie Poole fera de même en 1885 de l'autre côté du Río de la Plata, en Uruguay.

Aussi surprenant que cela puisse paraître, entre l'Écosse et l'Uruguay, l'alchimie opère et cette alliance permettra à un petit pays de 500 000 habitants à la fin du XIXe siècle de dominer le football jusqu'en 1930.

John Harley, le meneur de jeu

John Harley était un ingénieur ferroviaire qui a logiquement joué pour Ferro Carril Oeste (1906-1908), en Argentine. Mais c'est au Central Uruguay Railway Cricket Club (qui deviendra Peñarol) qu'il est devenu une référence. À son arrivée en 1909, le football est principalement pratiqué par des Britanniques, avec un jeu direct prédominant. Harley va exploiter ses caractéristiques physiques pour améliorer le jeu de son équipe. C'est un "bajito" qui évolue au milieu axial. Sa capacité à se positionner sans multiplier les courses inutiles contribue à concrétiser une idée : au football, c'est le ballon qui doit aller vite. Passes courtes, précises, élégantes : "Juan" Harley transforme le jeu charrúa en le rendant plus technique.

"Avant la Coupe du monde 2006, j'ai eu la chance d'aller en Uruguay et j'ai même rencontré le fils d'Harley, explique Richard McBrearty, conservateur du musée du football écossais. Pendant mon séjour, j'ai pu faire des recherches et j'ai rapporté des magazines historiques uruguayens qui retraçaient l'histoire du football local. C'était passionnant. Harley était une sorte de milieu défensif, faisant le lien entre la défense et l'attaque. À cette époque, le football uruguayen était davantage fondé sur de longs ballons, suivis d'une course pour les récupérer. Quand le ballon parvenait à Harley, il était décrit comme dominant et contrôlant parfaitement. On disait qu'il distribuait la balle avec aisance. Comme un éventail, il le plaçait à gauche, à droite ou vers les attaquants intérieurs juste devant lui, avec une précision chirurgicale qui influençait la mise en place du dispositif défensif".

Le faux 9, un mélange écosso-uruguayen

Outre son rôle reconnu de grand joueur, Harley va aussi devenir entraîneur de l'Uruguay et de Peñarol. Il va à la fois faire du pays une grande puissance du football du début du XXe siècle et révolutionner le jeu dans son ensemble avec l'invention du faux 9.

La date de fondation du football uruguayen est, d'après les historiens, le 15 août 1910 lors de la Copa Lipton car outre l'innovation dans le jeu, l'Uruguay étrenne des maillots bleu ciel qui donneront à la sélection le surnom de Celeste. Elle dominera le continent et le monde jusqu'à l'apothéose de 1930.

Sa rencontre avec José Piendibene à Peñarol aura des incidences majeures qui perdurent dans le football de 2026. Le duo va réellement inventer le rôle de faux 9 en créant l'attaque en éventail (abanico) ou attaque en V, dans un système en 1-2-3-5. Cette attaque à 5 se décompose en 1-2-2, avec Piendibene à la base de ce triangle et repose sur l'habileté balle au pied. Ce faux 9 sera d'abord utilisé avec la Celeste en 1910 puis avec Peñarol en 1911.

Selon le journaliste Martí Perarnau, auteur d'une somme sur l'évolution tactique des origines à 1940 à travers le positionnement du faux 9, Piendibene, qui avait commencé à 17 ans comme ailier droit, était un attaquant de pointe qui a reculé sa position pour gêner le marquage du défenseur, le sortir de sa zone d'influence et libérer des espaces pour ses coéquipiers. Un siècle plus tard, Pep Guardiola avec le Barça et Vicente del Bosque avec l'Espagne ont reproduit ces préceptes.

Le duo Harley-Piendibene pose les jalons qui feront triompher l'Uruguay sur la scène continentale avec six victoires en Copa América de 1916 à 1926, deux titres olympiques en 1924 et 1928 et évidemment la Coupe du monde en 1930.

Pour autant, trois des quatre étoiles qui ornent le maillot celeste ne sont pas acquises avec l'attaque en éventail, mais avec un jeu totalement différent, magnifié par Pedro Petrone, un attaquant qui n'a rien à voir physiquement et tactiquement avec ce qu'était Piendibene, puisqu'il est considéré comme le premier authentique 9 de l'Histoire, et avec l'introduction d'un libéro en 1924. La légende veut même qu'après la démonstration de "Perucho" aux JO de Paris cette même année, les instances ont dessiné la nouvelle règle du hors-jeu, qui entrera en vigueur en 1925.

En mélangeant le style écossais avec les capacités des joueurs criollos, l'Uruguay a régné sur le monde pour arriver jusqu'à la victoire en Coupe du monde, l'aboutissement de plus de 20 ans d'innovations tactiques nées sur les bords du Río de la Plata.