Lucas Digne, enfin prophète à son poste
L'histoire de Digne avec les tournois majeurs ressemble longtemps à une succession de rendez-vous manqués ou tronqués. Au Brésil en 2014, le latéral formé à Lille, alors âgé de 20 ans, n'avait disputé que le troisième match de poule, celui des remplaçants, face à l'Équateur. Deux ans plus tard, à l'Euro 2016, il fait partie des trois joueurs de champ à ne pas jouer la moindre minute. En 2021, il débute l'Euro comme doublure, entre en jeu à la suite de la blessure de Lucas Hernandez face au Portugal, avant de devoir lui aussi sortir sur blessure six minutes plus tard. Mais ce sont surtout trois éditions manquées en Coupe du monde, en 2018, 2022 et 2024, pour un total de 186 minutes disputées en grandes compétitions avant ce Mondial américain.
La donne a commencé à changer à l'automne 2024. Rappelé en sélection en septembre, deux ans après sa dernière apparition, Digne enchaîne les prestations solides qui finissent par convaincre le staff de Didier Deschamps. Le 17 novembre 2024 à Milan, en Ligue des nations, il est impliqué sur les trois buts inscrits face à l'Italie, avec deux passes décisives pour Adrien Rabiot et un coup franc qui pousse le gardien transalpin à marquer contre son camp. Guy Stéphan, adjoint de Deschamps, résume alors ce profil : "Il est solide défensivement et il est performant sur les centres et les coups francs. Il a vraiment un très bon pied gauche."
"Il répond présent à chaque fois"
Depuis, l'alternance avec Théo Hernandez s'est installée comme une donnée structurelle du couloir gauche français, Deschamps refusant de trancher publiquement entre deux profils qu'il juge complémentaires : la projection pour le cadet des Hernandez, la solidité défensive pour Digne. Mais la balance a fini par pencher. "Quand on fait appel à Lucas en équipe de France, il répond présent à chaque fois", observait déjà Guy Stéphan avant le Mondial, pointant la plus grande constance du joueur d'Aston Villa par rapport à un Théo Hernandez emmené par la suite en Arabie saoudite, à Al-Hilal, où son niveau de jeu s'est éloigné de celui qui avait fait de lui un titulaire indiscutable au Qatar.
Aux États-Unis, la hiérarchie a longtemps semblé horizontale. Titularisés ensemble à gauche face au Sénégal, Digne et Doué cèdent leur place à Barcola et Hernandez contre l'Irak, avant de la reprendre face à la Norvège. Mais c'est en huitièmes, face à la Suède, que Deschamps tranche véritablement en faveur de Digne, associé à Barcola plutôt qu'à Doué, un choix payant puisque les Bleus s'imposent 3-0 grâce à un doublé de Kylian Mbappé et une réalisation de Barcola, décrochant leur billet pour les huitièmes de finale au MetLife Stadium.
La soirée n'est pourtant pas totalement sereine pour Digne, qui inquiète tout le staff en quittant le terrain à la 77e minute. Sa sortie est en réalité liée à un simple malentendu : le joueur souhaitait seulement s'hydrater sous la chaleur new-yorkaise, mais son geste est interprété comme une demande de remplacement, avant qu'il ne confirme sa pleine disponibilité pour la suite du tournoi. Au micro de M6, le défenseur balaie lui-même les inquiétudes avec le sourire : "Il faisait un peu chaud, mais finir à 3-0, c'est super. On se tire tous vers le haut. On sait tous ce qu'on est venus chercher."
Signe supplémentaire de la confiance retrouvée du sélectionneur, Deschamps devrait reconduire son onze pour affronter le Paraguay, avec Digne conservant sa place aux côtés d'une attaque Barcola-Mbappé-Dembélé épaulée par Michael Olise. Un adversaire surprise, puisque la sélection de Gustavo Alfaro a créé l'exploit en éliminant l'Allemagne aux tirs au but au tour précédent, un résultat qui a coûté sa place au sélectionneur Julian Nagelsmann.
"C'est le match qui va dicter au latéral s'il doit monter"
Une place plus stable dans l'effectif tricolore, que Digne, 32 ans, savoure. "Ma carrière n'est pas linéaire, mais une carrière de footballeur, elle n'est jamais linéaire et je suis très fier de mon parcours en bleu. J'ai réussi à participer à énormément de tournois majeurs. J'en ai raté aussi, mais je suis très heureux et très fier d'être ici", confiait-il le 21 juin dernier. Un discours cohérent avec l'image qu'il dégage dans le vestiaire, où sa longévité, son sourire et sa disponibilité envers les plus jeunes en font une figure appréciée du groupe. "Dans le caractère, la personnalité de vestiaire et dans le groupe, c'est quelqu'un de très agréable, qui aime bien plaisanter, décrivait Guy Stéphan. Il a gagné en maturité."
Joueur le plus ancien du groupe France, avec une première sélection en mars 2014, il occupe aussi une place de choix dans la vie du groupe, avec un rôle de grand frère dans un groupe largement rajeuni : "J’essaie d’être le plus proche possible des nouveaux et des plus jeunes, pour les mettre à l’aise. Je reste naturel avec eux, on a un très bon groupe qui vit bien." Pas "encore old-school" malgré son statut de vétéran, il s'adapte à ses coéquipiers plus jeunes et plus fougueux sur le front de l'attaque : "Quand on a des joueurs offensifs comme ça, peut-être qu'il faut se concentrer un peu plus sur les tâches défensives et laisser plus de liberté à ceux qui sont devant." Sans pour autant se brider : "Il y a toujours des opportunités dans un match. Et c'est le match qui va dicter au latéral s'il doit monter."
Reste à confirmer cette place de titulaire sur la durée. Si Digne et Barcola concluent avec succès ce deuxième acte des matches à élimination directe, ils pourraient bien mettre un terme définitif à l'alternance qui a rythmé le couloir gauche des Bleus depuis un an, et offrir à Lucas Digne, du haut de ses 32 ans et de ses 60 sélections, le tournoi majeur qu'il attend depuis 2014.