Interview Flashscore, Keith Hackett juge sur la pression de la Coupe du monde sur les arbitres

Interview Flashscore, Keith Hackett juge sur la pression de la Coupe du monde sur les arbitres

L’ancien directeur du PGMOL sera notre consultant arbitrage tout au long de la Coupe du monde, en scrutant de près les prestations des hommes au sifflet.

Cette Coupe du monde compte 104 matchs sur la plus vaste zone géographique jamais couverte dans l’histoire du tournoi. Comment ce volume de rencontres à fort enjeu impacte-t-il psychologiquement les arbitres ? La fatigue devient-elle un facteur, ou l’adrénaline suffit-elle à les porter ?

La compétition pour être retenu est rude et extrêmement relevée. Les performances des officiels sont suivies de près depuis plusieurs années et font l’objet d’une analyse minutieuse. Pierluigi Collina et le directeur de l’arbitrage de la FIFA, Massimo Busacca, ont mis en place de nombreux ateliers pour surveiller la condition physique et viser à une application uniforme des règles. Les échanges en ligne et des tests sur les lois du jeu font aussi partie de la préparation, avec des conseils sur l’endurance et l’alimentation.

Des tests physiques sont effectués à chaque rassemblement, chaque officiel bénéficiant d’un suivi physique et mental. Des spécialistes de la vue interviennent également, en contrôlant notamment la vision périphérique.

Pendant les matchs, la distance parcourue par les officiels est mesurée, tout comme leur vitesse et leurs schémas de déplacement. Leurs indicateurs de récupération sont aussi relevés, afin qu’aucun officiel ne soit désigné pour un match s’il montre des signes de fatigue. Je m’attends à ce que les arbitres parcourent en moyenne 11,5 kilomètres par match, avec plus de 1 000 mètres de sprints dynamiques à des vitesses supérieures à sept mètres par seconde.

Et la qualité de la prise de décision repose sur quatre aspects : voir, identifier, réfléchir et agir. Lorsque je dirigeais le PGMOL, je pouvais consulter les schémas de déplacement et de vitesse en direct pendant un match. La FIFA disposera de données similaires recueillies lors de chaque prestation.

Un point sur lequel j’espère que tout a été prévu concerne les matchs programmés au Mexique. L’Azteca est situé à 2 100 mètres d’altitude, il faut donc anticiper une préparation et une acclimatation supplémentaires dans le processus de désignation pour ces rencontres.

L’arbitre de Premier League Jarred Gillett fait partie de ceux sélectionnés pour officier dans le rôle de VAR, basé au centre de contrôle des matchs à Dallas.

La finale de la Coupe du monde représente le sommet pour tout arbitre. Qu’est-ce qui distingue ceux qui excellent de ceux qui s’effondrent sous la pression de l’événement ?

De nombreux officiels sélectionnés sont considérés comme les meilleurs de leur pays, et certains sont les meilleurs de toute leur confédération. Ils auront arbitré des centaines de matchs, acquérant ainsi l’expertise et les mécanismes nécessaires pour gérer une désignation en Coupe du monde.

Au plus haut niveau, les arbitres sont des gestionnaires d’événements. Il ne suffit pas d’appliquer les lois du jeu avec rigueur, il faut aussi réguler les conflits et le comportement des joueurs, et s’assurer que le coup d’envoi soit donné à l’heure exacte prévue.

Avant le coup d’envoi, lors de l’échange des feuilles de match, une réunion avec la sécurité a lieu pour anticiper les situations potentielles et les "au cas où" qui font partie du plan d’avant-match. L’équipe d’officiels tient également une réunion détaillée pour préparer sa prestation, avec une discussion approfondie sur le rôle de l’arbitre assistant, du VAR et du quatrième arbitre.

Avec 170 officiels impliqués sur 104 matchs, à quel point la cohérence entre l’arbitre central et l’équipe VAR est-elle importante ?

Les officiels sélectionnés auront participé à plusieurs ateliers FIFA et suivi un programme de formation en ligne portant sur divers incidents. Des extraits vidéo sont diffusés dans le but d’atteindre une cohérence dans la prise de décision.

Les situations de main, les fautes allant de l’insouciance au jeu dangereux, les tirailles de maillot sur corner, les hors-jeu, tout est abordé et discuté en détail pour garantir l’uniformité au sein du large groupe d’officiels. Les opérateurs VAR ont reçu une formation supplémentaire dans le même objectif. Ceux qui ne respectent pas les consignes de Collina et Busacca pourraient bien rentrer chez eux plus tôt que prévu.

La difficulté supplémentaire réside dans la mise en œuvre des nouvelles lois du jeu, ce qui ajoute une couche de préparation pour tous les acteurs concernés.

Les arbitres sont plus que jamais sous le feu des projecteurs, chaque décision étant disséquée sous tous les angles en quelques secondes. Cette exposition rend-elle le métier fondamentalement différent de ce que vous avez connu ?

Le football a énormément changé depuis que j’ai arbitré mon dernier match en 1995, après 23 ans au plus haut niveau. J’ai participé à la création du premier groupe d’arbitres professionnels, convaincu la Premier League d’investir dans ce qui allait devenir le PGMOL. Grâce à l’apport de la science du sport, de la psychologie sportive et d’un spécialiste de la vision, cet investissement a permis de faire progresser considérablement les standards.

J’ai aussi introduit trois innovations technologiques pour aider à la prise de décision : des kits de communication permettant aux arbitres et assistants d’échanger entre eux ; la technologie sur la ligne de but, en collaboration étroite avec le professeur Paul Hawkins de Hawkeye et Mike Foster, directeur à la Premier League, tandis que l’ancien dirigeant d’Arsenal David Dein a fait un travail remarquable pour convaincre le secrétaire général de la FIFA, Sepp Blatter, de donner son accord ; et Prozone Referee, qui fournit des analyses de performance sur les officiels.

Avec des opérateurs VAR spécialisés et le système de hors-jeu semi-automatisé désormais en place, ainsi que la puce Adidas dans le ballon, j’espère que nous verrons une nette amélioration dans l’utilisation du VAR. J’espère aussi que les liaisons de communication entre le centre VAR de Dallas et les stades au Mexique et au Canada fonctionneront sans problème.

Szymon Marciniak a arbitré la finale de la Coupe du monde 2022 et sera de retour en 2026. Y a-t-il un risque de trop s’appuyer sur des noms confirmés, ou l’expérience à ce niveau est-elle tout simplement irremplaçable ?

L’expérience est un atout extrêmement positif en arbitrage, comme dans la vie en général. Marciniak possède une grande expérience et apportera des conseils précieux à ses collègues, Collina lui-même ayant bien sûr déjà arbitré une finale de Coupe du monde.

Avoir des centaines de matchs à son actif est un avantage énorme pour gérer la pression qui monte lors d’une rencontre. L’expérience permet de réduire le stress au moment de prendre une grande décision, de la prendre avec justesse et de la faire accepter avec autorité. Elle permet de lire le jeu, de se placer idéalement et de gérer les joueurs et l’événement avec calme.

L’Angleterre compte Anthony Taylor et Michael Oliver dans le tournoi. Lequel vous semble le mieux armé pour répondre aux exigences du football à élimination directe sur la scène mondiale ?

Ce sont les deux meilleurs arbitres de Premier League et ils ont dirigé de grands matchs, aussi bien sur la scène nationale qu’internationale. Ils sont tous deux très en forme et font preuve de maturité et de sang-froid.

Anthony Taylor s’est fait connaître à l’international lorsque Christian Eriksen a été victime d’un arrêt cardiaque lors du match du Danemark contre la Finlande à l’Euro 2020. Son rôle pour faire intervenir rapidement les secours sur la pelouse a été salué dans le monde entier.

Michael Oliver est un arbitre de grands rendez-vous, parfaitement adapté à la scène mondiale, capable de hausser son niveau au moment clé. Il fait preuve d’une grande maturité et d’un calme remarquable lorsqu’il arbitre, et il va savourer ce tournoi. Les deux méritent leur place.

Daniel Siebert a arbitré la finale de la Ligue des champions mais n’a pas été retenu pour la Coupe du monde. Cela vous a-t-il surpris ?

La FIFA aura reçu des rapports détaillés sur les performances de Siebert, aussi bien en club qu’en sélection. Sa désignation pour la finale européenne montrait clairement que le directeur de l’arbitrage de l’UEFA le tenait en haute estime, et sa prestation a été remarquable. La confiance que Rossetti lui a accordée était pleinement justifiée.

La déception qu’il a dû ressentir en étant écarté est terrible. Il devrait être à la Coupe du monde. Cela dit, cela montre à quel point la concurrence est rude au plus haut niveau de l’arbitrage. Les places sont très limitées et la différence entre ceux qui sont retenus et ceux qui ne le sont pas est infime.

J’ai moi-même vécu de nombreux grands matchs, et il serait inhumain de ne pas ressentir de pression dans les minutes qui précèdent le coup d’envoi, dans le vestiaire. J’avais pour habitude de me raser dix minutes avant de pousser la sonnette, puis de m’asseoir calmement les yeux fermés, en visualisant le match à venir.

Il n’y a pas de meilleure sensation que de regarder autour de soi sur le terrain avant le coup d’envoi et de réaliser les grands joueurs que l’on va devoir gérer.

L’arbitrage est l’un des rares rôles dans le sport où une erreur est immédiatement visible par des millions de personnes et repassée en boucle. Quel conseil donnez-vous aux jeunes officiels pour gérer les erreurs et repartir de l’avant ?

Les arbitres sont humains et ils feront des erreurs. L’essentiel est de laisser immédiatement derrière soi toute erreur que l’on pense avoir commise, directement sur le terrain pendant le match. Si vous la laissez occuper votre esprit, vos performances et votre concentration vont chuter. La confiance s’effrite, le langage corporel devient négatif et d’autres erreurs s’enchaînent.

La capacité à se remettre en selle dans l’instant est l’une des compétences les plus importantes qu’un arbitre puisse développer, et cela ne s’acquiert vraiment qu’avec l’expérience.