Exclu - Vahid Halilhodžić : "Depuis mon départ du Maroc, je n'ai pas regardé un seul match"
Flashscore France - Vous avez dirigé plusieurs sélections nationales sur différents continents. Quelles sont les principales différences entre le rôle de sélectionneur en Afrique, en Asie et en Europe ?
Vahid Halilhodžić : On trouve à la fois des différences et des similitudes. Ce sont avant tout les joueurs qui dictent la façon de travailler, et leur niveau de qualité joue également un rôle important.
En Afrique, les joueurs sont souvent puissants physiquement, rapides et athlétiques. Un football basé sur l'impact et l'intensité leur convient généralement bien, et il faut savoir s'adapter à ces caractéristiques. Les joueurs asiatiques, eux, présentent un profil différent : ils sont souvent plus petits, plus légers et très rapides. Le jeu doit donc être adapté à leurs qualités spécifiques.
L'Europe est un mélange de tout cela. C'est là que l'on trouve la plus forte concentration de talents et les meilleurs joueurs du monde. L'essentiel, pour un sélectionneur, est d'adapter son football aux qualités de l'équipe qu'il dirige.
FF - Selon vous, quelle est la qualité indispensable pour réussir aujourd'hui en tant que sélectionneur national ?
VH : Le métier de sélectionneur est très différent de celui d'entraîneur de club. Vous retrouvez les joueurs pendant sept ou huit jours à chaque rassemblement, vous disputez deux matchs, puis vous répétez ce processus cinq ou six fois par an. Mais même lorsque vous n'êtes pas avec eux, vous les suivez en permanence. Avec votre staff, vous observez chaque week-end entre 50 et 60 joueurs et analysez leurs performances.
Vous disposez d'un groupe d'assistants qui produit chaque semaine un rapport détaillé sur chacun d'eux. Vous étudiez ces rapports, vous les comparez et vous les analysez. Je vais d'ailleurs vous révéler quelque chose dont je n'ai jamais vraiment parlé dans les médias. Après chaque week-end de compétition, mon staff et moi établissions un tableau d'évaluation avec un système de couleurs : noir pour une très mauvaise performance, marron pour une prestation légèrement meilleure, jaune pour une bonne performance, puis bleu et vert pour les deux meilleures évaluations.
Toutes ces données étaient compilées dans une analyse que nous présentions aux joueurs lors de leur arrivée en sélection. Ils étaient souvent surpris de constater que nous suivions chacun de leurs matchs avec autant de précision. L'objectif était simple : ne rien laisser au hasard.
FF - Le rôle de sélectionneur a-t-il davantage évolué ces dernières années que celui d'entraîneur de club ?
VH : Comme je viens de l'expliquer, ce sont deux métiers différents. En club, vous êtes au contact des joueurs chaque jour et vous avez très peu de répit. Les deux fonctions exigent énormément de travail, mais la principale différence réside dans le temps passé avec les joueurs. En sélection, vous ne les voyez que quelques jours par an. C'est pourquoi il est essentiel qu'ils sachent que vous les observez et que vous suivez leur évolution. Cela les pousse à rester performants et impliqués.
FF - Vous faites partie des rares entraîneurs à avoir qualifié plusieurs sélections pour la Coupe du monde. Laquelle de ces qualifications vous rend le plus fier ?
VH : J'ai qualifié quatre sélections pour la Coupe du monde et, dans la plupart des cas, de manière assez convaincante. Avec la Côte d'Ivoire, le Japon et le Maroc, les qualifications se sont déroulées sans grandes difficultés. Avec l'Algérie, la situation était différente. J'ai dû mener une profonde reconstruction avec une nouvelle génération de joueurs, dans un groupe particulièrement relevé.
Malgré cela, nous avons réussi à nous qualifier. Je suis aussi le seul sélectionneur à avoir été empêché, à trois reprises, de montrer en Coupe du monde ce que j'avais réellement construit et mérité. Le principal problème venait de certaines personnes influentes - ministres, présidents ou dirigeants - qui cherchaient à intervenir dans mes choix de joueurs. Au Japon, par exemple, certains sponsors soutenant des joueurs particuliers versaient de l'argent à la fédération afin qu'ils soient sélectionnés. J'ai toujours refusé ce type d'ingérence.
FF - Vous avez dirigé une génération exceptionnelle avec Didier Drogba, Yaya Touré et Gervinho. Quels souvenirs gardez-vous de cette équipe ?
VH : C'était une génération extraordinaire. Cependant, il existait deux groupes distincts au sein du vestiaire en raison des conséquences de la guerre civile. En apparence, les relations semblaient bonnes, mais il subsistait une fracture profonde. L'équipe n'était pas suffisamment unie pour atteindre son plein potentiel.
Avec des joueurs d'une telle qualité, j'étais convaincu que nous pouvions réaliser quelque chose de grand en Coupe du monde. Je savais comment rapprocher ces deux groupes et créer une véritable unité, car pour réussir à très haut niveau, l'esprit d'équipe doit être sincère et authentique.
FF - La Côte d'Ivoire a-t-elle le potentiel pour aller loin lors de la prochaine Coupe du monde ?
VH : Cette sélection possède toujours du talent et un réel potentiel. Néanmoins, je pense que la génération de Drogba, Touré et Gervinho était encore plus forte. L'équipe actuelle a bénéficié d'un peu de réussite lors des qualifications, mais elle compte toujours des joueurs évoluant dans les meilleurs championnats européens, ce qui lui permet de rester compétitive.
Le football africain progresse constamment. Certaines sélections sont désormais capables de rivaliser avec les meilleures nations du monde. Les enfants vivent pour le football et y jouent toute la journée, tandis que de nombreux entraîneurs européens viennent désormais travailler sur le continent. Les progrès réalisés sont considérables.
FF - La campagne de l'Algérie en 2014 reste l'une des performances africaines les plus marquantes de l'histoire de la Coupe du monde. Avec le recul, quel regard portez-vous sur cette aventure ?
VH : J'en suis très fier. Ce fut une aventure exceptionnelle, à la fois sportive et humaine. Je disposais d'un groupe de joueurs encore peu connus sur la scène internationale, mais grâce à l'expérience, au travail et à beaucoup de courage, nous avons réussi à obtenir un résultat historique.
Le match contre l'Allemagne reste particulièrement marquant. Durant tout le tournoi, ils n'ont réellement souffert que face à nous, avant de devenir champions du monde. De nombreux observateurs estimaient même que nous méritions de gagner cette rencontre. Je me souviens qu'après le match, l'ensemble du staff allemand est venu me féliciter. C'est un souvenir qui restera gravé à jamais.
FF - Ressentez-vous encore aujourd'hui l'affection du peuple algérien ?
VH : Absolument. Les Algériens gardent un très bon souvenir de cette Coupe du monde et de ce que nous avons accompli ensemble. Les journalistes algériens continuent régulièrement de me solliciter, même si je réponds rarement à leurs demandes. Cette aventure m'a valu un immense respect dans le pays.
FF - Le Japon est réputé pour son exigence en matière d'organisation. Qu'avez-vous retenu de cette expérience ?
VH : Le Japon est un pays extraordinaire. En matière d'organisation, tout est planifié à la minute près. Durant mes quatre années là-bas, je n'ai rencontré aucun problème. C'est également un plaisir de travailler avec les joueurs japonais : ils sont calmes, travailleurs et extrêmement disciplinés. Tout est préparé dans les moindres détails, qu'il s'agisse des déplacements, des hôtels ou de la logistique quotidienne.
Le niveau d'organisation est impressionnant, jusque dans les plus petits aspects. Et, honnêtement, cela me correspond parfaitement, car je fonctionne moi-même de cette manière.
FF - Comment expliquez-vous la progression constante du Japon dans le football depuis vingt ans ?
VH : Précisément grâce à tout ce que je viens d'évoquer : le travail, la discipline, la rigueur et la passion pour le sport. Lorsque ces qualités sont associées au talent, les résultats finissent naturellement par arriver.
FF - Regardez-vous le parcours historique du Maroc lors de la Coupe du monde 2022 avec fierté, frustration ou un mélange des deux ?
VH : Je préfère ne pas trop en parler. Depuis mon départ du Maroc, je n'ai pas regardé une seule seconde de leurs matchs. Pas une seule seconde, car ce que j'ai vécu là-bas a été un véritable cauchemar.
J'avais tout préparé avec énormément de soin et investi beaucoup d'énergie dans ce projet. Être écarté sans raison valable est quelque chose que l'on n'oublie pas. J'ai consacré tellement de temps et d'efforts à cette équipe que cette blessure reste encore présente aujourd'hui.
FF - Vous êtes devenu une figure importante du football bosnien. Quel lien entretenez-vous aujourd'hui avec la Bosnie-Herzégovine et que ressentez-vous lorsque vous regardez la sélection nationale ?
VH : En tant qu'ancien joueur puis sélectionneur, je suis très fier de tout ce qui se passe actuellement. J'ai été sincèrement heureux de voir l'équipe se qualifier et je souhaite aux joueurs ainsi qu'au sélectionneur de réussir une grande Coupe du monde. Qu'ils profitent pleinement de cette expérience, car ils l'ont méritée. Je reste un fervent supporter de cette équipe et j'apprécie énormément ce qu'elle accomplit aujourd'hui.
13. La Bosnie-Herzégovine a atteint son apogée avec sa qualification pour la Coupe du monde 2014. Selon vous, qu'est-ce qui explique les difficultés rencontrées depuis cette génération ?
VH : La Bosnie-Herzégovine est un pays complexe. De nombreuses personnes cherchent encore à empêcher l'émergence d'une véritable identité commune. Dans ce contexte, un sélectionneur qui tente de construire l'unité, comme Sergej Barbarez, se heurte à de nombreux obstacles. Son objectif est de créer un sentiment de fierté nationale comparable à celui que l'on retrouve en Croatie. Il veut que les joueurs ressentent une véritable appartenance lorsqu'ils portent ce maillot. Mais dans les conditions que je décris, ce travail est particulièrement difficile à accomplir.