Interview Flashscore - Abder Ramdane : "En Algérie, le talent brut est là mais la formation est en retard"
Flashscore : Vous avez dirigé Kouba, en deuxième division algérienne. Comment s'est déroulée cette expérience ?
Abder Ramdane : Avant tout, il faut rappeler que Kouba, c'était l'équipe d'Algérie en 1982 qui a battu l'Allemagne 2-1, juste avant le scandale Allemagne-Autriche car l'Algérie devait se qualifier (cela a créé un précédent : les troisièmes matches de groupe se jouent en même temps depuis l'édition 1986, ndlr).
Je n'étais pas retourné en Algérie depuis longtemps, c'était un moment particulier pour moi. Je venais de monter en deuxième division avec l'Olympic Charleroi, avec des infrastructures modestes mais avec une bonne mentalité et de bons joueurs, mais le club n'était pas structuré et a été racheté trois jours avant la reprise, ce qui m'a écarté. J'étais pris au dépourvu, mais une semaine après, un agent m'a contacté et je suis venu.
Compte tenu du riche passé de Kouba, y avait-il une tradition de formation ?
Dans les années 70-80, c'était une très belle école de football. Les grosses équipes n'existaient pas encore, donc on misait beaucoup sur la formation des jeunes. Kouba a été un précurseur dans ce domaine. Quand j'y suis allé, j'espérais retrouver un peu de cet héritage. Mais en réalité, c'est très, très compliqué.
À quel niveau ?
Le talent brut est présent, comme dans toute l'Afrique d'ailleurs. Il y a des joueurs exceptionnels balle au pied, capables de jouer sur des terrains cabossés, du tartan, du béton ou de la pelouse. Techniquement, les joueurs algériens sont très habiles, très intuitifs, même si parfois cela manque de tranchant, avec un geste technique supplémentaire au lieu de jouer simple. On constate qu'il est plus difficile qu'avant de faire émerger de grands joueurs. Pour moi, c'est l'environnement et l'encadrement qui font défaut, alors que c'est le plus important. Physiquement, il n'y a rien à envier aux autres. Simplement, la formation est en retard et n'est pas au point. Par exemple, Génération Foot au Sénégal parvient à sortir des joueurs chaque année de son académie. L'Algérie a de l'argent, du pouvoir, des infrastructures, mais il faut les rénover et en construire de nouvelles. Le stade Nelson-Mandela à Alger ou le stade d'Oran, c'est exceptionnel !
Que faudrait-il pour développer la formation algérienne ?
Pour faire de la bonne formation, il faut de vrais entraîneurs et de vrais équipements. Le seul club qui le fait en Algérie, c'est Paradou. J'ai un ami directeur sportif de l'académie, il me dit que tout est fait pour la jeunesse, de A à Z, c'est-à-dire qu'il y a les petits déjeuners, la salle de musculation, le côté médical, le terrain qui est excellent. Avec tout cela, on voit qu'il y a des joueurs qui pourraient très vite quitter l'Algérie et faire de grandes carrières. Pourquoi ils ne le font pas ? Ne me le demandez pas, parce que je ne le sais pas moi-même. Mais c'est certain qu'il y a de très gros potentiels en Algérie.
En termes d'organisation, y a-t-il des freins ?
Je vais juste donner un exemple. En Algérie, tu ne peux pas t'entraîner après 8h du matin ou avant 20h, à cause des chaleurs extrêmes. S'entraîner deux fois, c'est déjà quelque chose d'énorme. Quand j'ai mis cela en place, je n'ai pas eu beaucoup de problèmes parce que les joueurs m'ont écouté, mais je sais que dans d'autres clubs, beaucoup d'entraîneurs ont eu des difficultés. Or, c'est sur ce point qu'il faut insister, sur l'intensité et la qualité du travail, car ces jeunes ne demandent qu'à progresser, ils en veulent. Ils ont le bagage physique, le bagage technique, mais, comme dans beaucoup de pays africains, il manque cette résilience, ce travail mental devenu primordial dans la performance. C'est un déficit car la gestion des émotions, la réaction face au public, cela doit être travaillé et il manque ces bases.
Rivelino a popularisé l'elastico, mais ce geste, el ghoraf, a été inventé en Algérie par Salah Assad, une légende de Kouba. Il y a une tradition technique souvent soulignée.
Lakhdar Belloumi aussi faisait el ghoraf. Quand j'étais enfant et que j'allais en Algérie pour les vacances dans les années 80, tout le monde l'essayait. Quand je voyais ça, je me disais qu'ils allaient se péter le genou ou la cheville ! Il y a des joueurs extraordinaires et il faut arriver à les cadrer, les formater pour les amener vers le haut. Il y a des joueurs de première division algérienne, ça va à 2000 à l'heure, ça joue des deux pieds, ça saute haut, c'est puissant. Mais voilà, il manque ce travail mental pour gagner en intelligence de jeu.
De nombreux formateurs expliquent généralement que c'est tout un travail de fond pour convertir un joueur de rue en un joueur de football à 11.
J'ai joué sur du stabilisé, sur du goudron, et pour contrôler un ballon sur ce genre de revêtement, il faut une technique exceptionnelle. Parce que si tu fais un mauvais contrôle, le ballon rebondit. Sur un terrain en herbe, beaucoup de joueurs qui ont cette technique ont beaucoup de facilité. Or aujourd'hui, on ne joue plus dehors, même pour s'amuser, à cause des blessures. En Algérie, il y a la plage où tu travailles ta technique, tes appuis, ta puissance, et aussi beaucoup de terrains de 5 contre 5, pris d'assaut par des joueurs de 6 à 60 ans. C'est ça qui est exceptionnel. Mais ce transfert de ces terrains vers un club ne se fait pas assez malheureusement, notamment en raison des contraintes météorologiques et de la qualité du sommeil, car l'Algérie est un pays qui vit la nuit.
Pourtant la population est très jeune.
Je viens de regarder un reportage et tout était dit : ce n'est pas normal que l'Algérie ne soit pas représentée aux Jeux olympiques et aux Coupes du monde U20 ou U23.
Le football est le sport-roi en Algérie, mais existe-t-il une forme de tension par rapport au nombre de binationaux présents dans l'équipe, ce qui peut freiner l'émergence des talents locaux ?
C'est très paradoxal. L'équipe nationale, c'est une ferveur maximale. Mais d'un autre côté, c'est vrai que les Algériens attendent que le sélectionneur du moment appelle plus de joueurs locaux. Mais franchement, c'est très, très difficile. Beaucoup de grands joueurs qui ont évolué en Europe reviennent jouer, comme Ryad Boudebouz, qui est à la JS Kabylie. C'est très bien pour le championnat, mais si tu as Boudebouz à 28 ans au lieu de 34, c'est un autre niveau. La ferveur pour le football, c'est plus que de la ferveur. Moi, je n'ai jamais vu ça, même en deuxième division. Ce sont des gens qui suivent leur club sur des milliers de kilomètres, et l'Algérie, c'est immense comme superficie. Dans les rues, il y a des graffitis immenses sur le Mouloudia, sur l'USM Alger, sur le Chabab Riadhi de Belouizdad, c'est juste magnifique. Le foot, c'est le sujet numéro un, on ne parle de rien d'autre. Toute la journée, de 8h du matin à minuit, dans les cafés, c'est foot, foot, foot. Donc, automatiquement, ce sont tous des sélectionneurs et il y a beaucoup de critiques. Ça, c'est un gros défaut des pays maghrébins et même dans toute l'Afrique.
Ça crée de l'instabilité au sein des clubs ?
Ce qui est très dur en Algérie, c'est qu'il n'y a pas beaucoup de continuité. Moi, je me suis fait virer alors qu'on était deuxième. En première division, tu peux être deuxième ou troisième, tu perds un match important et tu es écarté. C'est n'importe quoi et c'est dommage parce qu'il n'y a pas de continuité pour accompagner tout ce potentiel. Si un jour il fallait recomposer toute une équipe nationale, cela se ferait en une demi-heure. Il y a les moyens, il y a la volonté politique de donner une belle image. C'est un très beau pays qui mérite vraiment d'avoir un championnat local de haut niveau, pour pouvoir remporter la Ligue des Champions africaine dans un futur proche, surtout que l'USM Alger a gagné la Coupe de la Confédération CAF en avril.
En somme, il y a la matière première mais il manque du combustible pour la transformer ?
Un jeune Algérien qui vit en Algérie, qui aime le foot et qui regarde l'EN, il se dit qu'ils ne prennent que les émigrés et il a la haine, c'est normal. Après, le sélectionneur va choisir les meilleurs à sa disposition, mais il faut que ce soit un vrai choix, que sur le terrain, tu montres que tu as envie de représenter le pays avec tout ce que tu as en toi. Donc c'est à la fédération et au ministère des Sports de donner les armes pour faire progresser ces jeunes, construire de vrais centres de formation, avec des gens compétents, quitte à aller les chercher à l'étranger. Au Maroc, les trois-quarts des entraîneurs des équipes nationales sont des Français, et ce n'est pas grave s'il y a la compétence. Ce qu'il faut, c'est redonner de l'espoir à ces jeunes joueurs.